Gottfried Steiner s'approcha tel une avalanche incarnée—délibéré, implacable, portant le poids des siècles sur ses épaules. Son cor des Alpes rutilait d'un soin maniaque, sa surface de cuivre renvoyant le soleil matinal comme un miroir. Tout en lui respirait l'orthodoxie, de sa veste traditionnelle impeccablement repassée à sa façon de planter ses pieds comme s'il revendiquait la montagne elle-même.
« Brunner », reconnut-il d'un hochement de tête sec, sa voix portant la même précision que son jeu. « J'ai entendu parler... d'irrégularités. » Ses yeux bleu pâle balayèrent l'équipement d'Emma avec un dédain à peine dissimulé. « Et qu'est-ce que c'est que tout ça ? Une espèce de prestidigitation électronique ? »
Kaspar se redressa, bien que Polly remarquât le léger tremblement de ses mains. « Gottfried. Je ne m'attendais pas à—»
« Bien sûr que non », l'interrompit le champion. « Tu te caches ici comme un chamois blessé, n'est-ce pas ? Et maintenant, à quelques jours du festival, tu fricotes avec—» son regard se posa sur Emma, qui le soutint sans broncher, « —des universitaires étrangères et leurs gadgets. »
« Ces 'gadgets' révèlent des propriétés acoustiques qui existent dans ces montagnes depuis des millénaires », rétorqua Emma, son accent britannique s'aiguisant d'indignation. « Ce n'est pas parce qu'on a toujours fait quelque chose d'une certaine manière que—»
« Que quoi ? » La voix de Gottfried descendit dangereusement dans les graves. « Qu'il faut abandonner notre patrimoine ? Souiller nos traditions avec des fadaises modernes ? » Il se retourna vers Kaspar. « J'ai entendu parler de ton... état. C'est peut-être la façon qu'a la nature de te dire qu'il est temps de passer la main. Laisse ceux qui savent encore jouer correctement porter le flambeau. »
Les mots restèrent suspendus dans l'air comme des cristaux de glace. Polly observa le visage de Kaspar traversé par une succession d'émotions—honte, colère, et finalement, quelque chose qu'elle n'avait jamais vu auparavant : la rébellion.
« Tu sais quoi, Gottfried ? » La voix de Kaspar se brisa, mais il poursuivit. « Tu as raison. Je ne peux plus jouer comme avant. Mon corps ne me permet plus de tenir ces notes parfaites et pures dont tu es si fier. » Il saisit son cor des Alpes avec une détermination nouvelle. « Mais peut-être que ça m'a libéré pour découvrir quelque chose que tu ne pourrais jamais comprendre. »
Avant que quiconque puisse l'arrêter, il porta l'instrument à ses lèvres. Cette fois, il ne lutta pas contre ses limites. Au contraire, il composa avec elles, libérant de brèves salves sonores qui se fragmentaient et se multipliaient à travers le flanc de la montagne. L'équipement d'Emma s'illumina comme un sapin de Noël, traçant les motifs complexes d'échos et d'harmoniques.
Le résultat dépassait tout ce que Polly avait jamais entendu. Ce n'était pas l'appel solitaire du cor des Alpes traditionnel traversant les vallées—c'était une symphonie de montagne et d'homme, chaque note brisée trouvant sa partenaire dans l'acoustique naturelle des parois rocheuses. La mélodie de la composition de Kaspar n'émergeait pas d'un souffle soutenu mais de la collaboration entre l'intention humaine et l'architecture géologique.
Le visage de Gottfried était passé du rouge au blanc puis à une intéressante nuance de violet. « Ça, ce n'est pas jouer du cor des Alpes », cracha-t-il. « C'est... c'est... »
« L'évolution », suggéra obligeamment Polly, bien que son intervention fût noyée par un nouveau son—d'autres cors des Alpes, jouant depuis divers points autour de la montagne. Mais ceux-ci ne défiaient pas Kaspar ; ils se joignaient à lui, leurs musiciens expérimentant avec les motifs d'écho, créant un orchestre montagnard spontané.
« Il semblerait que tu ne sois pas le seul à t'intéresser aux nouvelles possibilités », observa Emma, tentant vainement de réprimer un sourire.
Gottfried resta figé, sa vision du monde s'effritant comme une avalanche à l'envers. Autour d'eux, la montagne elle-même semblait pulser de musique, comme si elle s'éveillait d'un long sommeil.
« Ça ne restera pas ainsi », parvint-il finalement à articuler. « Le comité du festival entendra parler de cette... cette profanation. » Il tourna les talons et s'éloigna à grands pas rageurs, sa posture rigide contrastant avec la musique fluide qui résonnait encore autour d'eux.
Kaspar abaissa lentement son instrument, les yeux écarquillés d'émerveillement. « Est-ce que ça vient vraiment d'arriver ? »
« Oh que oui », confirma Emma, lui montrant sa tablette. « Et j'ai les données pour le prouver. Kaspar, ce que tu as découvert ici... ça pourrait révolutionner notre compréhension des traditions acoustiques. »
Mais Polly remarqua quelque chose que ni l'un ni l'autre n'avaient vu—Gottfried ne s'était pas éloigné bien loin. Il se tenait juste après un virage du sentier, son cor des Alpes toujours en main, la tête penchée comme s'il écoutait. Vraiment écoutait, peut-être pour la première fois depuis des années.